Essayer des lunettes en ligne : ce que la caméra voit, et les trois choses qu’elle rate

Une amie m’a demandé la semaine dernière si l’essai de lunettes en ligne valait quelque chose, et ma réponse a tenu en une hésitation. J’avais passé une soirée à faire défiler des montures sur mon propre visage, sans jamais me demander ce que l’outil mesurait réellement.

Comment fonctionne un essai de lunettes en ligne

Le principe est toujours le même, quelle que soit l’enseigne. La caméra repère des points caractéristiques du visage : coins des yeux, arête du nez, extrémités des sourcils, contour du menton. À partir de ces repères, le logiciel construit un modèle approximatif de la tête et y colle l’image tridimensionnelle de la monture choisie.

Certains sites demandent de tenir une carte bancaire sous l’œil. Ce n’est pas une lubie : une carte a des dimensions normalisées, ce qui donne au logiciel une échelle réelle. Sans elle, il ne sait pas si votre visage fait douze ou seize centimètres de large.

Le résultat tourne entre correct et franchement convaincant. Sur la forme générale, la couleur, le rapport entre la monture et le visage, j’ai trouvé la restitution honnête.

Ce que j’ai fait, et ce que ça a donné

Soirée de mars, lampe de bureau, ordinateur portable. J’ai gardé trois montures sur une quarantaine essayées. Une ronde en acétate écaille, une rectangulaire fine en métal, une sans monture apparente.

Le samedi suivant, j’ai retrouvé les trois modèles chez un opticien du centre-ville. Le verdict a été net : la ronde en acétate, celle qui me plaisait le plus à l’écran, tombait sur mes pommettes dès que je souriais. La rectangulaire, que j’avais presque écartée, était la seule des trois à tenir correctement.

Mon classement s’était inversé. Pas parce que l’outil mentait sur l’allure, mais parce qu’il ne pouvait rien dire de ce qui comptait.

Les trois choses que l’écran ne voit pas

L’appui. Une monture repose sur trois points : le nez et les deux oreilles. La façon dont ces trois appuis se répartissent détermine si les verres glissent, si une branche serre, si une plaquette laisse une marque au bout de deux heures. Une image plaquée sur une photo ne connaît rien de tout ça.

La distance entre le verre et l’œil. Elle a un effet optique réel, d’autant plus marqué que la correction est forte. Rapprocher ou éloigner un verre de quelques millimètres modifie la puissance effectivement perçue. Cette distance se mesure sur la monture choisie, portée, pas sur son image.

Le centrage. C’est le point qui m’a le plus étonnée. Chaque verre a un centre optique qui doit se trouver en face de la pupille, et l’écart entre les deux pupilles se mesure au millimètre près. Un centrage approximatif provoque une sollicitation permanente des muscles de l’œil, avec les maux de tête qui vont avec. Les mesures prises par une caméra d’ordinateur sont nettement moins fiables que celles faites sur la monture portée.

Ce que l’outil fait très bien

Je ne veux pas le descendre, parce qu’il m’a servi. Il élimine en vingt minutes des dizaines de modèles qu’on n’aurait jamais le courage d’essayer en magasin, et il permet de montrer trois photos à quelqu’un d’autre avant de se décider. C’est un outil de présélection, et il est bon à ça.

Le piège n’est pas l’outil, c’est de le prendre pour une décision. J’ai commandé pendant un temps mes livres en ligne et mes lunettes en magasin, sans savoir pourquoi je faisais cette différence. Maintenant je le sais : un livre n’a pas besoin de tenir sur mon nez.

Pour la partie correction, il faut de toute façon un document valable, et la validité d’une ordonnance de lunettes se vérifie avant de commander quoi que ce soit.

Le retour, cette ligne qu’on lit après coup

J’ai regardé les conditions de retour de quatre enseignes avant de renoncer. Toutes annoncent une période d’essai à domicile, souvent de quatorze à trente jours, et toutes posent des réserves que je n’avais jamais lues : verres à correction forte parfois exclus, frais de renvoi à la charge de l’acheteur, remboursement sous forme d’avoir plutôt qu’en argent.

Une phrase revient : le retour est accepté si la monture n’a pas été portée à l’extérieur. Je me demande encore comment on vérifie si une paire de lunettes a pris l’air.

Rien de tout ça n’est malhonnête, et c’est écrit. Mais une paire qui ne convient pas se renvoie, alors qu’une paire ajustée en magasin se reprend sur place en cinq minutes. Cette différence de friction compte autant que l’écart de prix, et elle n’apparaît sur aucune comparaison.

Ce que je ferais différemment

Je commencerais par le magasin, pour retenir deux ou trois formes qui tiennent sur mon visage. Puis j’utiliserais l’essai en ligne pour regarder les couleurs et les variantes dans ces formes-là. L’ordre inverse de celui que j’avais suivi.

Je noterais aussi les dimensions imprimées à l’intérieur d’une branche de mes anciennes lunettes, cette suite de trois nombres que j’avais toujours prise pour une référence de fabricant. C’est la largeur du verre, celle du pont, la longueur de la branche. Trois mesures qui permettent de comparer n’importe quelle monture à une qui vous allait.

Pour la question du financement, la liste des moyens pris en charge par l’assurance obligatoire suisse relève du droit fédéral, consultable sur Fedlex. Je préfère renvoyer au texte plutôt que citer un montant qui aura changé dans deux ans.

C’est le même réflexe que celui que j’applique aux devis de la bouche : j’ai fini par comprendre que le prix d’un appareil dentaire ne se compare qu’une fois su ce que chaque ligne recouvre. Un prix de lunettes obéit à la même règle. Trois postes se cachent derrière un seul nombre : la monture, les verres, et les traitements appliqués dessus. Amincissement, filtre, traitement antireflet, chacun ajoute sa part, et deux devis qui affichent le même total peuvent recouvrir des verres très différents.

J’ai demandé le détail une fois, par curiosité. La monture représentait un peu moins du tiers. Je croyais exactement l’inverse, parce que c’est la seule partie qu’on regarde et la seule qu’on choisit.

Ce billet raconte mon expérience et mes lectures, pas une recommandation d’achat ni un avis adapté à votre vue. Le centrage et la correction se décident avec la personne qui vous équipe, qui dispose d’instruments que ni vous ni moi n’avons chez nous.